Chapitre 3
Chapitre 3 : Faire taire le silence
L'immeuble était récent. Bas, massif, clair. Un peu banal, il était fait pour passer inaperçu, pour ressembler aux maisons à deux ou trois étages alentour. Carole se disait qu'elle avait de la chance, qu'elle aurait pu atterrir dans les tours de verre et d'acier du centre ville. Voir la ville d'au-dessus, elle aurait bien voulu, mais Berry n'aimait pas l'idée. Alors elles avaient choisi ce petit appartement lumineux, un peu éloigné de la laideur du centre silencieux, dans un coin qui ressemblait un petit bout de village.
Dans l'appartement, y avait des photos sur tous les murs. Des fois ça représentait rien du tout, des flashs dans des miroirs, une main contre un mur, l'ombre d'une paire de jambes au soleil.
Et puis y avait des amis, peu de filles, elles avaient toutes les deux tendance à mieux s'entendre avec les garçons, alors c'est surtout eux qu'on voyait. Une bande de mecs pas sortis de l'enfance, malgré leurs poses prétentieuses, leurs clopes et les vêtements bizarres. Et deux traces bondes et rousses au milieu, la plupart du temps en train d'échanger des regards pas si désespérés que ça.
Ou alors des images de l'une, de l'autre, des deux, quand elles jouaient avec leurs étoffes et leurs sourires, comme les petites filles qu'elles avaient pas vraiment le droit d'être.
Le matin c'était toujours pareil. Berry se réveillait en retard, et paniquait sous le rire de sa coloc' qui la regardait s'agiter en riant dans son café. Il y avait toujours des regards haineux, des méchancetés qui volaient, et puis elles partaient chacune de leur côté.
Mais aujourd'hui c'est pas la même chose. Berry, pour une fois, est en vacances, contrairement à Carole, alors la blonde a tout le loisir de la regarder dormir. Elles n'ont pas de rideaux, le soleil d'hiver se reflète sur la neige qui recouvre le toit de l'usine d'à côté et illumine son visage. Ses mèches rousses brillent sur l'oreiller, et elle fait penser à un des tableaux que Carole doit étudier pour ses cours d'histoire de l'art.
Elle décide de sortir de la chambre au parfum d'épices. Berry n'apprécierait sûrement pas de la trouver à côté de son lit, et puis elle va être en retard à son travail si elle ne part pas maintenant.
Il n'est pas encore dix heures, le vent souffle fort et remet en place les idées sous les courtes mèches blondes. Elle devrait pas faire ça, observer la -Sa- petite Berry à la dérobée, comme elle regarderait n'importe quelle jolie fille.
Parce que c'est Berry, et que Berry est sacrée.
D'ailleurs, elle la regarde depuis son affiche dans l'arrêt du tramway, ses yeux gris brillant d'un éclat farouche pendant que son corps de liane sert à vendre un jean. Carole détourne les yeux. Elle aime pas voir les photos de Berry, pas celle là. C’est plus vraiment elle là-dessus. C'est juste une fille hautaine, froide, belle et trop consciente de l’être.
C’est la Berry qui vole d’une bouche à l’autre, garçons et filles dont Carole ne sait la plupart du temps que les prénoms, qu’elle croise si elle a de la chance, et un besoin masochiste de savoir le visage qui...
Bref. Elle a décidé d’arrêter de penser, de toutes façons. Aujourd’hui, elle aura la tête pleine de musique, elle va bosser sans réfléchir, et ce soir elle sera de bonne humeur. Elle agressera pas les clients, même pas les vieux pervers, même pas les gamins, même pas les intellectuels snobs apprentis philosophes. Elle se balade entre les tables, le plateau droit, le sourire fixe, esquive les mains baladeuses et la journée passe comme une autre.
L’appart est sûrement vide, Berry est sûrement sortie. C’est ce qu’elle se dit en poussant la porte, mais elle a tort pour une fois. Elle est là, lovée au fond d’un fauteuil, levant des yeux souriants vers la blonde. Dans le fauteuil d’à côté, y a Tatsu, que Carole connaît vaguement, et puis en face sur le canapé, un garçon qu’elle connaît pas. Passées les rapides présentations (l’inconnu se nommait Pierrick, faisait du théâtre avec Berry et Tatsu, ne sortait visiblement avec aucun des deux, c’était tout ce qu’elle avait à savoir), Carole se changea et ressortit.
Dans les rues presque vides, elle se sent pas vraiment à sa place, mais c’est toujours mieux que chez elles. Évidemment, en ville, y avait des boulets qui ne voyaient que sa chemise pas assez fermée, les coincés qui ne voyaient que ses tissus colorés (si loin de la neutralité de mise dans cette ville, en cette saison où il faut se faire oublier), mais c’est toujours mieux que d’entendre les rires d’une Berry en mode séductrice.
Les rues étaient silencieuses, ce soir, autant que d'habitude à vrai dire. Mais dans la lumière rouge du début de nuit, le silence était une aura, il tombait au fond des oreilles comme une musique trop lourde et trop forte, il engluait les sens et ralentissait le temps -tiens, exactement comme en boîte.
Et il y eut une porte. Une lourde porte de métal ouvragé, une décoration d'arabesques alambiquées délicieusement tortueuses, un peu rouillée, le mur un peu cassé, des branches de lierres dénudées s'enroulant désespérément au battants gelés, qui lui sauta dessus au coin d’une rue, alors qu’elle l’attendait pas, alors qu’elle ne la cherchait pas. Elle ne savait même pas comment elle était arrivée dans ce quartier, mais parmi les innombrables portes cochères du lieu, il y avait cette porte.
La porte.
Celle qu'elle avait passée des dizaines de fois, enfant encore, juste assez, mais plus tellement, assez adulte pour savoir ce qu'elle faisait. Ce qu'elles faisaient. Sans rien regretter, ni à l'époque ni maintenant, de ce qu'il se passait derrière les murs de pierres immémoriaux, cachées derrière la lourde porte de bois, les rideaux épais tirés sur un monde qui n'était pas le leur.
Mais elles ne repasseraient plus la porte, ni l'une ni l'autre, ni dans un sens ni dans l'autre. Carole n'avait plus de raisons de la passer, maintenant qu'Elle l'avait laissée.
Elle pouvait bien prétendre ce qu'elle voulait, Berry ne la remplacerait jamais, elle ne savait même pas toute l'histoire, seulement l'important: qu'elle n'était plus là. Elle ne savait pas toutes les insultes reçues, tous les regards, tous les coups portés à force de silences derrière ces murs épais.
Et puis, plus loin, cette autre porte, plus vénérable encore, plus ancienne, plus silencieuse, ces murs plus fissurés, cette brume ineffaçable, celle devant laquelle elles passaient en lui tournant ostensiblement le dos, parce qu’elles savaient qu’elle marquerait leur point final.
Elle était derrière cette porte, au bout d’une allée recouverte de givre, dans un endroit trop froid, trop silencieux pour elle.
« J’aime pas les gens qui s’obstinent à mettre que du noir pour entrer dans un cimetière. C’est tellement…enfin, voilà quoi. Moi, j’ voudrais que tout le monde porte des tas de couleurs, à mon … »
Et Carole la faisait taire du bout des lèvres. Elle ne voulait pas la fin de la phrase, qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle ne voulait simplement pas parler de ça, de ce qui la bouffait de l’intérieur, de ce qui noircissait chaque jour un peu plus les cernes autour de ses yeux.
Elle s’éloigna de la porte. Pas aujourd’hui. Les mois et les années avaient passé, depuis ce jour où elle les avait vus passer la porte, tous en noir, de loin, du bout de la rue. Elle n’avait pas eu le droit de lui dire adieu ce jour là, pas eu le courage depuis. Mais un jour, un autre, dans pas si longtemps avec sa longue robe multicolore, celle qu’elle lui avait fait promettre de porter ce jour là. Juste avant…
« Tu sais… Ta robe de fée. Celle qui te fait encore plus ressembler à une reine…Promets moi…Caro… »
Et elle avait promis, alors elle le ferait, mais un autre jour. Elle partit en laissant un vol de corbeaux remplir les lieux, en collant un sourire rêveur sur ses lèvres, pour faire semblant, comme elle savait si bien, en direction de la boîte où elle avait l’habitude d’être vue, retrouver Snake ? Se raccrocher à son présent bancal pour laisser derrière elle son passé tremblant, ombre de Peter Pan pas encore décidée à s’enfuir.
It’s not time to say goodbye yet.